Ou le jour ou je failli me faire dévoré par un ours.

La course mène tout de même parfois à la mort. Asheville est une de ces bourgades des Appalaches dont on a du mal à comprendre pourquoi. Pourquoi cette effervescence ici et pas ailleurs ? Pourquoi cette énergie ? Pourquoi des hommes et des femmes ont décidé de se regrouper et de faire de cette ville un petit bijou de la culture américaine ? Le mauvais esprit pourrait dire l’alcool, car cette ville se distingue par le nombre de ses brasseries artisanales. Comme le dit le proverbe, aucune grande histoire n’a commencé en mangeant une salade.

Nous avons réservé des cabanes au milieu de la forêt, au milieu de rien, et c’était vraiment Top ! Ce sentiment d’avoir la ville pas trop loin, mais d’être complètement abandonné à la Nature.

Tellement bien que mon footing matinal a bien failli être le dernier…avant de partir, je suis allé demander au propriétaire s’il y avait un itinéraire conseillé et le bon Ryan, la quarantaine bedonnante, avec un débardeur élimé et une barbe de quelques semaines, m’a répondu avec un sourire qu’effectivement, il y avait un petit chemin à travers la forêt. Ce chemin avait la particularité d’être une boucle et donc qu’il était impossible de se perdre.

Quelques minutes plus tard, je suis complètement perdu ! Le chemin n’existe carrément plus et je dois m’accroupir entre des arbres tombés pour continuer ma route. Il n’est évidemment plus question de courir puisque je suis essoufflé par le dénivelé. Une sensation étrange de curiosité et de doute me pousse à continuer à avancer. D’espoir aussi, car le Ryan m’a bien dit que je devais en principe faire une boucle. Je me suis dit : « Je ne suis pas assez bête pour me perdre sur le chemin ‘où l’on ne peut pas se perdre’ ». Décidément, ces
Américains sont des farceurs. Ils ne sont pas uniquement farceurs, ils sont aussi sacrément dégueulasses, car sur le chemin je vois de gros excréments encore frais. Qui a l’idée de faire ses besoins au milieu de “la boucle où l’on ne peut pas se perdre” ?

Après 20 minutes de lutte, je tombe sur un dévers qui signe définitivement mon échec et mon
retour obligé vers le camp de base. Le retour se fait lentement et je comprends peu à peu l’étendue de mon erreur. Non ce n’est pas possible qu’un chemin ait été présent ici. C’est complètement abandonné ! Ici, les herbes sont trop hautes et par endroit, il y a comme des micros-tornades, des arbres couchés, des coulées de terre. Je me suis bien planté. Avant de rentrer à la cabane, je passe voir Ryan pour lui raconter mon aventure. Quand je lui
racontais, j’ai vu passer un voile sur son visage bonhomme, puis il m’a dit : « Il faut faire attention, car depuis peu, nous avons trois ours qui habitent la montagne. Ils ne sont pas méchants, on ne les voit pas de la journée (sauf si on va les chercher, je présume), mais attention la nuit à ne pas laisser les poubelles dehors ».

Après un moment de silence, je suis rentré un peu hagard, en me disant que finalement, ce
footing aurait pu me coûter la vie. Je voyais d’ici l’épitaphe ornant ma tombe : « Ci-git un joggeur dévoré par un ours ».